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C'est Jean Nicot qu'on honore le plus souvent de ce titre. Son principal titre de gloire est le Thrésor de la langue française (1606, in-fol.) [v. TRÉSOR*], où les lexicographes postérieurs ont trouvé les meilleurs éléments de leurs travaux. Le succès de ce dictionnaire ne fut cependant ni aussi grand ni aussi prompt qu'on aurait pu le croire ; la langue française était encore dans l'enfantement; la matière était à peine débrouillée par les travaux de Robert Estienne et, de plus, la contrefaçon s'empressa de spéculer sur ce livre dès son apparition. Mais la place que son auteur conquit dès lors parmi les érudits est considérable ; il reste, après Robert Estienne, le premier de nos lexicographes.
*Trésor de la langue française, par Jean Nicot, ambassadeur de François II et de Charles IX en Portugal et introducteur du tabac en France (1606, in-fol.). Cet ouvrage plein d'érudition et estimé encore aujourd'hui est, par ordre de date, le second dictionnaire de la langue française. Il n'avait été précédé que par les diverses éditions de celui de Robert Estienne, auquel du reste avait collaboré Jean Nicot, comme en témoigne le titre même de l'édition de 1564. Jean Nicot fut sans doute un de ces doctes hommes que Robert Estienne adjurait, lors de l'apparition de son ouvrage, de lui communiquer les expressions qu'il n'avait pu trouver « es-rommans ou es bons autheurs » ou qu'il avait omises. Le caractère particulier de ces premiers dictionnaires, qui sont comme les bégaiements de la lexicographie française, c'est qu'ils expliquent le français par le latin.
Nicot faisait beaucoup de cas d'un dictionnaire français composé et laissé manuscrit par Aimar de Rançonnet, président du parlement de Paris; il l'appelait le "baume de la langue françoise". «Prié par un libraire de le disposer pour l'impression , il l'enrichit de ses propres études, si bien que le livre primitif ne servit plus que de canevas au nouveau, qui parut six ans après sa mort sous ce titre : Thrésor de la langue française, tant ancienne que moderne, auquel entre autres choses sont les noms propres de marine, vénerie et faulconnerie, cy devant ramassez par Aimar Rançonnet, vivant conseiller et président des enquêtes au parlement revu et augmenté en ceste dernière impression de plus de la moitié par Jehan Nicot, vivant conseiller du roy et maistre des requêtes extraordinaires de son chatel, avec une grammaire française et latine, et le recueil des vieux proverbes de la France ; ensemble le Nomenelator de Junius mis par ordre alphabétique et creu (augmenté) d'une table particulière de toutes les dictions (Paris, David Douceur, 1606, in-fol.).
Brunet raconte qu'aussitôt l'apparition de ce dictionnaire, bien plus complet que tout ce qui avait paru jusqu'alors, les libraires s'emparèrent des parties neuves et les ajoutèrent à de nouvelles éditions qu'ils firent de l'ouvrage de Robert Estienne. Cette contrefaçon nuisit si bien au Trésor de Nicot que la première édition ne put se vendre entièrement.
Le Trésor de la langue française est un dictionnaire alphabétique, mais non pas rigoureusement alphabétique. D'ordinaire Nicot donne le mot capital et à la suite il indique les mots dérivés , qu'il répète parfois, mais alors sans autre détail, à leur place. Tous les mots sont accompagnés de leurs divers sens propres ou figurés, et un certain nombre d'articles importants sont assez riches en nuances. Généralement les exemples sont courts et sans noms d'auteurs ; cependant il y a quelques exceptions en faveur de Marot, Ronsard, Du Bellay et autres grands écrivams du XVIIe siècle. Après avoir cité une phrase ou une locution, Nicot ajoute souvent ses propres réflexions et il en fait parfois d'une naïveté amusante, comme dans cet article : «FOSSELU; ce qui a des fossettes; fossulatus, si les Latins disoient ainsi. Ronsard a dit menton fosselu (v. FOSSETTE). Aucuns disent mammelles fosselues, mammes fossulat?, mais sans rime ni raison, parce que la mammelle de la femme est naturellement pleine et ronde, ou besaceant et ridée et point fosselue. »
La nomenclature du Trésor contient des mots très anciens, quelques-uns même déjà tombés en désuétude au moment où l'auteur les recueillait : tels sont coétirer pour échauffer et entretenir la chaleur, focillare, fovere ; séri, pour serein, serenus, et Nicot donne ces exemples : temps doux et séri, la mer tranquille et série; il se tient coi et séri. C'est par là que ce livre a surtout de la valeur aujourd'hui ; il n'est pas seulement précieux pour l'intelligence de nos vieux auteurs : on y trouve encore les renseignements les plus utiles sur l'âge et l'histoire des mots. Quand il parut, Malherbe avait déjà écrit quelques-unes de ses plus belles odes, le XVIIe siècle commençait, et cependant c'était la langue du XVIe qui dominait. Nicot donne les termes en usage, les mots vieillis et même les locutions patoises passées un moment dans la langue, le tout expliqué par un latin très pur, emprunté soit aux auteurs classiques, soit aux meilleurs écrivains latins de la Renaissance, Budé, Erasme, etc. Il est curieux de voir combien de termes, de formes, de significations ont changé, au cours du XVIIe siècle. Ainsi ce dictionnaire nous apprend que, dans les premières années de ce siècle, on disait soïer ou sejer, par j consonne, pour scier qui n'était pas encore français ; oroëre, pour oratoire; flèbe, pour faible, de flebilis; surpelis, pour surplis; syringue et syringuer, pour seringue et seringuer; tect, pour toit, le tect d'une maison ; linseul et linseuil, pour draps de lit ; pouldroyer, pour réduire en poudre, quoique déjà pulvériser fût connu; raser avait le sens de couper tout ras et à net, mais ne signifiait pas encore faire la barbe; pour désigner cette opération on employait le vieux mot raire. Le grand nombre des mots de cette sorte montre quels progrès fit la langue, de 1606, date du Trésor, à 1636, date du Cid. Quelques-unes de ces locutions ont à peine trouvé place dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie, en 1694, et dans les ouvrages de Richelet et de Furetière.
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